L’aigle aux oeufs d’or (Finlande)
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L’aigle aux
œufs d’or
Finlande
Luonnotar, jeune fille belle et légère, glissait dans l’azur. Depuis des années, des siècles peut-être... Fille de la Nature, elle flottait dans l’espace infini et désert avec, pour tout paysage, une immensité monotone. Peu à peu, elle sentait une grande lassitude l’envahir. Fatiguée de son existence solitaire, elle souhaitait connaître d’autres décors...
Loin, très loin, au plus profond du domaine aérien de Luonnotar, s’étendait la mer, infinie elle aussi. La jeune fille prit son élan et, descendant à vive allure des hautes sphères où elle vivait, elle se posa en pleine mer, sur la crête écumeuse des vagues. Lorsque se leva un vent violent, elle connut la tempête et erra longtemps sur les flots, ballottée comme un frêle esquif.
Puis le calme revint, et Luonnotar sentit en elle une force nouvelle : elle sut alors qu’elle attendait un fils, qui naîtrait seulement lorsqu’elle aurait préparé le monde à le recevoir.

Pendant neuf années, Luonnotar explora la vaste mer dans l’espoir d’y découvrir un rivage où s’arrêter et se reposer : en vain... Etait-elle condamnée à errer sans fin sur les flots illimités ?
Elle eut froid et pleura, implorant la pitié du dieu suprême, Ukko, maître des vastes régions de l’air. Aveuglée par les larmes, elle ne vit pas l’aigle aux larges ailes qui tournoyait au-dessus de l’immensité marine. C’était une femelle en quête d’un endroit où bâtir son nid. Hélas, ce monde d’eau et de vent ne lui offrait aucun abri, et elle commença à s’éloigner en poussant des cris désolés.
Luonnotar l’entendit et, allongée sur le dos pour mieux apercevoir l’oiseau, elle éleva un genou au- dessus des flots. L’aigle fonça droit sur cet ilot providentiel et y construisit un nid où il déposa sept oeufs : les six premiers étaient d’or et le septième de fer.

L’aigle couva pendant trois jours. Luonnotar n’osait pas bouger, mais au terme du troisième jour, elle ressentit une violente brûlure au genou, et ne put s’empêcher de remuer : elle déplia sa jambe et la secoua, faisant rouler les oeufs qui se brisèrent en tombant dans les flots.

Cependant, au lieu de sombrer dans les profondeurs, les différents éléments qui composaient chacun de ces oeufs se métamorphosèrent sous le regard ébloui de Luonnotar : les coquilles brisées des oeufs d’or devinrent gigantesques ; les unes montèrent légèrement jusqu’aux plus hautes régions de l’air, où elles restèrent suspendues, formant la voûte céleste ;
les autres au contraire se rassemblèrent pour créer la Terre. Les jaunes des oeufs devinrent le Soleil, les blancs la Lune, tandis que les plus petits éclats des coquilles donnaient naissance aux étoiles et aux nuages, selon qu’ils étaient d’or ou de fer.
Pendant neuf ans, Luonnotar continua d’errer sur la vaste mer : elle pouvait désormais se distraire en contemplant le nouveau monde qui l’entourait. Pourtant elle finit par s’en lasser : en effet, la jeune Terre était plate et monotone. Le dixième été, Luonnotar décida de la sculpter pour l’embellir. Pour ce travail d’artiste, elle utilisa son corps. Là où elle étendait les bras naissait un promontoire : elle modela les rivages en les effleurant de la hanche ou en les heurtant du front. Ses pieds dessinèrent des vallées, ses mains édifièrent des îles, des écueils rocheux. Elle plongea au fond de l’abîme marin, y creusa des gouffres et des cavernes. Partout où elle posait son corps ruisselant jaillissaient des sources, des rivières. Après son départ, des lacs miroitaient au soleil. Son travail accompli, Luonnotar mit enfin au monde le fils qu’elle portait en son sein depuis tant et tant d’années : le héros Waïnämöinen, qui, le premier, défrichera et ensemencera la Terre modelée par sa mère.